Et Théo se rata

illustration de Medy Charbrerie
illustration de Medy Charbrerie

Il aurait dû mourir, cette fois-ci devait être la bonne. Il s’était pendu gaiement après avoir avalé une dizaine de comprimés jaunes. Deux minutes suspendu à la mort, le nœud a lâché. Et le voici, retombant avec fracas sur le parquet de sa vie. Quatre heures plus tard, il avait eu le malheur d’être découvert par les pompiers. Son abruti de voisin avait dû s’en mêler, il avait la sale manie de vouloir attenter à sa mort dès que l’occasion se présentait. C’est ainsi, dans une ambulance filant à toute allure sur l’Avenue du Temps, que j’ai rencontré Théo. Il avait une petite tête toute ronde et j’ai immédiatement voulu accrocher un peu de vent à son poignet, à l’endroit même où il a la coutume de faire glisser de temps à autre une lame de rasoir pour vérifier que son sang reste bien rouge.

Il me jetait un regard l’air de dire « laisse-moi crever va ». C’est comme ça que je l’ai rencontré. Avec sa voix d’automne et son rouge intérieur et son bleu à l’œil. Alors j’ai posé des mots au-dessus de son épaule, des mots en forme d’accolades, ceux qu’on utilise maladroitement quand on veut prouver que la vie vaut la peine. Théo s’en foutait, il n’était plus que glaise, apaise-t-on la terre?  Il raconta sans ciller le soir où il avait essayé de se glisser dans son four, puis le jour où il avait inhalé un mix cocaïne/aspirine en sautant d’un bus en marche; et cette fois-ci et cette fois-là. Son pessimisme avait quelque chose de fascinant,  je le regardais comme on observe une tempête au travers le double vitrage de son salon. Il faisait partie de ces instants que l’on voit en pensant pouvoir les ressentir. Il n’en était rien ; j’étais aveugle, il était sourd, et le matin se relevait.

Samuel Zittoun

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