A la lisière d’enfance

Prince

 

 

 

 

 

Elle est comme le petit prince « dessine-moi un bébé » « non pas comme ça, il est trop gros, trop fin, trop blond ». Finalement on lui dessine un ventre, elle murmure : « il est parfait ».
Au commencement, je ne suis pas. Elle est moi plus elle.
Elle me pense avant que je n’arrive : elle se demande si les voix passent le cordon, si le placenta filtre aussi l’anxiété.
Elle se rêve en caisse de résonance, elle affirme que je  perçois les regards, que mes synapses impriment les sons. Elle écoute de belles musiques en appréhendant le moment où je commencerai à exister, l’instant où je comprendrai l’en dedans et l’en dehors des choses.

Elles sont fines les frontières, surtout à la naissance. Il n’y a rien, ou presque, et voici un corps. Un corps qu’on appelle Maman. On la rencontre après qu’elle nous a séparé de son ventre. On la trouve comme ça, sans rien demander, toute tombée du ciel. Elle est la première qui apparaît, avant les rocs, avant la terre, avant les vagues.  Elle s’accroche au coin du cœur. C’est comme les mots d’avant notre heure, elle apparaît à la lumière du monde avant même que notre regard ne la pose. Elle est le premier cocon et la première eau. Elle est là avant que le sang nous irrigue, avant que le timbre retrouve nos voix et avant même que le premier « a » ne se forme.
On ne la décide pas, elle peut être triste, heureuse, ou les deux à la fois. Elle peut être ailleurs, et il arrive qu’elle s’échappe vers une fiction réelle.
C’est comme cela une Maman, on ne la choisit pas. Elle est la première que l’on sent, que l’on touche, que l’on voit. Et après, elle est encore là, et pour le premier mot, et pour la première phrase. Pour la première histoire que l’on raconte, le premier texte que l’on écrit. Elle a créé ce que l’on crée.

Ma mère à votre langue, mais ses mots n’ont pas toujours les mêmes signifiants.
Les docteurs disent en parlant de moi : « il s’autisme », elle comprend « il s’ôte l’isthme ? – Opérez-le ! ».
Ils disent « Il ne regarde pas dans les yeux », elle dit « c’est une marque de respect ». Elle a son monde, pour moi elle est Le monde.
Elle écoute les voix, elle dit que tout est construit par la langue, comme au jour premier quand Dieu dit « que la lumière soit et que la lumière fut ».
Elle dit « je meurs d’une vie, je nais d’une vie ». Pour elle aussi c’est une naissance, une Co-naissance.
Regardez là me serrer dans ses bras, elle est à gauche de l’amour gauche des premières mères. Elle veut toujours tant faire ce qui est le plus approprié, qu’elle fait souvent autrement.
Il y a des jours elle envoie tout valser, elle fait des folies, c’est un vrai morciellement. La mort du ciel.
Dans ces moments elle peut être dans un lieu sans y être. Etre le feu et l’océan. Elle est Françoise Sagan, France Gall puis Mohamed Ali. Elle peut rire sans joie et peut pleurer sans peine.
On dit « séparez-les ! elle est mère sans être mère » et moi, puis je réellement être fils sans être Son fils ? Doit-on se séparer une seconde fois ?

Papa devient enceinte. Il se fait chêne, séquoia et hêtre. Il me porte comme elle m’a porté. Elle laisse le relais. Je suis le témoin à transmettre. Je passe de main en main, de bras en bras.
Elle dit « est-ce cela la transmission » ?
Leur ligne d’arrivée est ma ligne de départ, regardez-moi ramper, j’ai les pieds dans les paumes et les paumes encrées dans la terre. Je mets en bouche, je goute au monde.

Les soins aident peu à peu Maman à retrouver ses propres gestes, sa propre voix. Et voici qu’ils me permettent de retrouver ma voix par la sienne. De retrouver mon nom sur le sien. Elle n’est plus obsédée par faire ce qui est le plus approprié. Elle trouve mon regard, elle m’éveille en tapis, elle me biberonne. Elle fait s’élever de peu de terre des milliers d’aubes. Les soignants nous ont tissé des liens.
Maman est venue deux fois à moi, une fois toute tombée du ciel, une autre fois je l’ai choisie.

Les unités parent-bébé sont des lieux frontière, des lieux de de liens et de rencontres : la première rencontre à l’autre d’abord, mais également le lieu ou la psychiatrie rencontre la pédopsychiatrie, où les soignants de pédiatrie rencontrent les soignants de psychiatrie.
Je tenais à rendre hommage aux soignants de ces unités, ils sont au contact de situations complexes. Ces unités sont à la croisée de plusieurs chemins et gagnent à être développées et reconnues.
Je me suis plusieurs fois demandé pourquoi mon stage en unité mère bébé a été une expérience si marquante. On y est en prise avec certains indicibles, avec les frontières du début de l’existence.

Pourquoi est-ce en poésie que je parle de cette expérience? La poésie est aussi la langue des frontières. Elle est comme une naissance, en ce sens qu’elle n’est ni du côté de l’intellect, ni du côté de l’émotionnel pur. Elle n’est pas le silence, mais n’est pas le langage. Elle est sur le fil, continuellement.
La poésie n’a pas de preuve à apporter, elle ne souhaite rien prouver. Elle danse à la lisière de plusieurs réalités.

Samuel Zittoun

Et qu’advienne le printemps : extraits

Illustration de Laura Borgel
Illustration de Laura Borgel

Depuis toi
Je ne suis qu’abstinence
Je ne suis qu’abstraction,
Mon sang file en sens inverse
Et charrie des pierre lunaires,
Mes os soutiennent d’étranges fresques.
Depuis toi, mes pulsations m’expulsent.

(…)

Mes vertèbres ont enduré
Palpe mon dos, vois les crevasses
Et les roches volcaniques
Vois les geysers
Vois, L’eau d’ici brûle le feu.

Tu as changé les lois
De nos physiques

 » Je suis en apesanteur
Sous ta gravité
1+1 = 1
E = mc3
La nuit m’ensoleille  »

(…)

Vois tu vieillir le temps ?
Regarde autour de toi
Les osselets d’instant
Des squelettes crispés
Au regret des printemps
Qu’ils ont tous juré.

(…)

Gagne les hauteurs,
Mon regard prendra source à tes yeux.

Envole tes papillons
De cheveux
Tes pinces
À cœur

Envole tes points de rousseur
Vers les espaces d’infinitude
Les dedans / Les dehors
Envole-toi.

Samuel Zittoun

L’enfant de l’œil

illustration de Medy Chabrerie
illustration de Medy Chabrerie

« Je te vois », « Je te vois », « Je te vois » ; Il aimait le répéter comme une saleté de refrain. Il fermait les yeux et pensait avoir la capacité de pressentir. Il restait là, paupières closes tout en affirmant observer le monde. Je ne vous raconte pas sa vie, celle-ci semblait n’être qu’une superposition de désastres. Le joug de la maladie chronique l’avait désargenté, la solitude était devenue sa meilleure confidente. Il venait probablement d’une des faces cachées de la lune, d’un de ces cratères étroits et sombres dont on ne sort que pour respirer. Ses branchies s’accommodaient bien de l’espace.

Parfois il interpellait un passant pour lui demander de le suicider : « suicide-moi » qu’il disait. Il prenait alors l’air sérieux d’un petit prince : « dessine-moi un mouton ». Saint-Ex aurait pu lui dessiner à lui aussi une petite boîte rectangulaire, oui c’est tout à fait comme ça qu’il le voulait, un mouton dans un cercueil.
Pourtant il y avait des jours énigmatiques où il restait debout en silence. Ces jours-là, il souriait et je peux vous dire que les femmes s’amarraient à lui – les hommes aussi – ; il suspendait le temps de ses lèvres et nul doute que son seul air suffisait à faire tourner le vent.

Samuel Zittoun

Et Théo se rata

illustration de Medy Charbrerie
illustration de Medy Charbrerie

Il aurait dû mourir, cette fois-ci devait être la bonne. Il s’était pendu gaiement après avoir avalé une dizaine de comprimés jaunes. Deux minutes suspendu à la mort, le nœud a lâché. Et le voici, retombant avec fracas sur le parquet de sa vie. Quatre heures plus tard, il avait eu le malheur d’être découvert par les pompiers. Son abruti de voisin avait dû s’en mêler, il avait la sale manie de vouloir attenter à sa mort dès que l’occasion se présentait. C’est ainsi, dans une ambulance filant à toute allure sur l’Avenue du Temps, que j’ai rencontré Théo. Il avait une petite tête toute ronde et j’ai immédiatement voulu accrocher un peu de vent à son poignet, à l’endroit même où il a la coutume de faire glisser de temps à autre une lame de rasoir pour vérifier que son sang reste bien rouge.

Il me jetait un regard l’air de dire « laisse-moi crever va ». C’est comme ça que je l’ai rencontré. Avec sa voix d’automne et son rouge intérieur et son bleu à l’œil. Alors j’ai posé des mots au-dessus de son épaule, des mots en forme d’accolades, ceux qu’on utilise maladroitement quand on veut prouver que la vie vaut la peine. Théo s’en foutait, il n’était plus que glaise, apaise-t-on la terre?  Il raconta sans ciller le soir où il avait essayé de se glisser dans son four, puis le jour où il avait inhalé un mix cocaïne/aspirine en sautant d’un bus en marche; et cette fois-ci et cette fois-là. Son pessimisme avait quelque chose de fascinant,  je le regardais comme on observe une tempête au travers le double vitrage de son salon. Il faisait partie de ces instants que l’on voit en pensant pouvoir les ressentir. Il n’en était rien ; j’étais aveugle, il était sourd, et le matin se relevait.

Samuel Zittoun

Et qu’advienne le printemps

Je suis heureux de vous annoncer la parution de Et qu’advienne le printemps aux éditions Prosepoésie.

Et qu’advienne le printemps est un recueil de poésie qui tente de remettre en mot les instants suivant une séparation,
Il aura fallu trois années à ce recueil pour murir puis éclore ; Mots immuns n’avait pas vu le jour que je m’attachais déjà à écrire Et qu’advienne le printemps. J’ai patienté, j’ai repris et reprisé. Il me faut cependant souligner que l’écriture poétique n’est pas une activité solitaire, la voix des mots vient souvent d’ailleurs. On tend l’oreille, on tente de la percevoir afin de la restituer au plus juste. La poésie parle d’une autre voix, touche en deçà de la peau, voit d’une autre lumière.  La poésie est au monde, elle n’appartient à personne ; elle réside près de tous.
En voici le prologue :

« Lors de la séparation, l’océan se retire, emporté par les vagues. Un désert de temps prend sa place. Il s’étire et s’affine dans un prolongement ; afin d’adoucir le goût du vide, afin de tamiser l’espace flou et brutal laissé là.

On disait : « Je es, Tu suis. »

Il faut réapprendre à ouvrir, à parler, à écrire.

À s’ouvrir, ouvrir ses lèvres, inspirer l’espérance.
À parler : « Je serai, Tu seras ».
Et puis écrire
Écrire les paradoxes, et le printemps. »

 

Il est des à présent possible de commander l’ouvrage :

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Ou en m’envoyant un mail.

FRONT Back

Paris se relève

Illustration de Medy Chabrerie
« Résister c’est créer » de Medy Chabrerie

Une nuit,
Vous avez fait taire les chants,
Et bradé les battements
Des enfants de Paris.
Une nuit.

Une nuit.
Mais Paris se relève
D’un tambour plus puissant.

Pensiez-vous assombrir
La ville des lumières
Par la peur et le sang ?

Pensiez-vous courber les notes
Des musiques de vie
Qui cascadent nos esprits ?

Non !
Car si les cordes tremblent
C’est que les guitares dressent
Nos accords réunis.

Et si les éclats percent
C’est le rire et l’espoir
Que vous haïssez tant !

Si les stylos s’inclinent
C’est pour écrire les mots
Qui vous sont interdits.

Et si les corps ploient
C’est pour danser encore
Sous vos feux ébahis.

Et danser encore.
Et encore.

Samuel Zittoun

Extraits nocturnes d’un recueil à venir

La lumière a-t-elle changé ou est-ce mon regard ?

Le bleu se grise
Le blanc est d’ombre.

Ramène l’obscurité,
J’aime la nuit,
Sous la nuit tout est noir.

Et moi
Qui suis d’errance et d’os
Je marche,
Des cailloux pleins les poches
Clac-clac-clac
Des cailloux de rêve.

[…]

J’aime la nuit,
L’inconnu sous les pieds
La vie qui fait silence
Et l’impression,                                      en levant la tête,
Que l’ailleurs est présent.

[…]

Le vent a mille couleurs,
Son souffle élève ton triste manteau,
Il t’habille de cerf-volant.

La nuit,
Un manteau est un cerf-volant
Un caillou est un rêve.

Samuel Zittoun

Je, d’un accident ou d’amour – Loïc Demey

Loïc Demey

Dans son premier livre, Loïc Demey réinterprète un lieu commun : l’Amour. La singularité de ce recueil réside dans le fait qu’il est écrit sans verbes, ceux-ci sont remplacés par des noms, des adjectifs ou des adverbes. Ce procédé implique une recherche attentive du mot juste. Celui qui laisse au lecteur le soin de deviner l’action et de s’approprier ainsi, un peu de cette histoire. Loïc Demey revisite plusieurs facettes du sentiment amoureux par l’intermédiaire de son personnage principal : Hadrien.

 

 

 

 

Il y a tout d’abord l’enlisement et la lassitude qui peut s’installer dans un couple au fil des années, ce temps est celui de l’érosion :

«  Je l’affection aussi Delphine. Mais, depuis quelques mensualités, nos sentiments se pâles et se fades. Le rouge se rose et le blanc se boue. On se trente ans passés avec pas l’envie de seul. On se fatalité, on se facilité. »

 Au fil des non-dits, une rupture se profile :

 « Delphine se plus qu’assez de moi. Je me ras-le-bol, je l’insupportable. Elle m’irrespirable. On se discorde, on se dissension. Elle se très, je me trop, on s’excès de tout et vexés d’un rien. On se division, se conclusion. »

 Parallèlement, une rencontre imprévue a lieu, une coïncidence insolite et merveilleuse qui entraine le lecteur dans une émotion vive. Ce sentiment s’incarne dans le personnage d’Adèle. « Je m’Adèle » dit Hadrien.

 « Plus rien d’importance depuis cette fille sur une chaise verte du jardin du Luxembourg, voiliers miniatures et lecture de poche. Instinctivement, je pas vers elle et lui paroles futiles. Le soleil d’abord, la chaleur ensuite. Mc Ewan enfin. »

 « On se résolution de métro. Finalement on se station. Elle me tête sur l’épaule, elle me délicatement. On s’acclimatation, on s’apprivoisement. Adèle me psychologie, je la philosophie. Elle me Freud, je la Nietzsche, elle me Lacan, je la Socrate. On se connaissance de soi et ennui des autres. On s’entente, on s’osmose. On se fusion d’esprits. On se rire et sérieux. »

 Sans tomber un seul instant dans le piège de la fleur bleue, Loïc Demey réussit à faire palpiter une prose  rythmique où le mystère côtoie l’évidence.

 « Depuis, ma pensée se désordre. Mon langage se confusion. D’un commencement comme ça. Je voiture Adèle jusqu’à la gare de l’Est, elle se départ chez elle, distance d’ici. Bien trop lointain. Elle m’amour, je l’énormément, mais elle s’en retour. A trois centaines de kilomètres. Je l’au-revoir du quai, elle me cadeau d’un baiser avant disparition. Je larmes et m’injuste, je me rage, je me seul en voiture. Je me ville, je me boulevard périphérique, je sanglots de plus grand et m’aveuglement avec peine et courroucé. Je me vitesse et perte de contrôle. »

 Loïc Demey montre à quel point la passion peut bouleverser les lettres de l’être. Depuis Adèle, Hadrien a le langage qui « se désordre » : est-ce dû à un accident ou à l’amour explosif et incontrôlable qui le submerge? Voici donc la médecine qui entre en scène pour tenter de déterminer l’exacte cause de ce désordre :

«  Ce jour, on me scope et me mètre. On me batterie de tests. Ils m’auscultation. Ils m’examen de partout. On m’ORL et me neurologie. Ils se foule autour de moi. Les médecins s’infirmières et les internes se docteurs. On s’interrogation : ils se pourquoi, ils me comment. Ils me bizarroïde et m’hurluberlu. Un olibrius ? Un zigomar ? Un rodomont. Je m’hôpital en urgence à cause de mon désordre. On me scope et me mètre mais on ne rien d’anormal. Les choses en grand pour pas grand-chose. On me contre-visite avec scanner et IRM. Une psychiatre m’ordonnance du repos et prescription de sirop. Brindezingue. »

Loïc Demey pose entre ses lignes la question de l’influence de l’âme sur le Dire, il sensibilise le regard à un nouvel angle de vu et donnerait presque l’envie de s’exprimer désormais sans verbe.

Je, d’un accident ou d’amour, un concentré de poétique qui réussit le pari de rendre  à l’universalité amoureuse un gout particulier.

Samuel Zittoun